jeudi 21 juillet 2016

De l'écriture et des réseaux


Ça faisait longtemps. L’écriture ne me quitte pas mais son adresse varie, sa publicité. Et j’ai couru sans régularité jusqu’aux portes de l’été, abandonné un moment par l’état d’esprit nécessaire. Dépendant du soleil. Dépendant de ce que je scrute, absorbé par le travail, les travaux, les musiques, certaines lectures.
Et d’où puis-je écrire ? Parce que si j’inscris sur mes carnets, des fichiers, des paroles, des blogs ou des réseaux, si je donne ou non à lire, il est délicat d’établir l’itinéraire de cette écriture ou de ces écritures en se contentant du lieu du support. Un lieu unique, ou conçu comme tel, ne forme pas déplacement ni processus. En écrivant ceci, j’ai, en songeant à la publicité du présent texte, le sentiment de m’effondrer au travers de portes grandes ouvertes. Comme si je n’étais pas de taille pour donner quoi que ce soit à qui lira sur le sujet. Comme si, d’un autre côté, j’étais un cuistre de m’attacher à ces questions et non content de m’y intéresser, de faire part de cet intérêt prétentieux. On incorpore tellement de prévenances, on s’interdit tellement. Le texte va et vient de lieu en lieu, d’écriture en lecture, de lecture en écriture, il se forme et se déforme, se reforme.
Spinoza m’a accompagné une bonne partie de l’année, une route loin d’être finie. Mais Derrida vient de gentiment lui taper sur l’épaule pour trouver un peu de place. Il attendait depuis un moment, depuis le M1 en édition. Une émission de radio a récompensé sa patience envers le bon terrain que je constitue, une vieille fibre phénoménologique. Et me voilà à envisager l’écriture, cette trace hors de la voix et de sa durée, cette inscription ailleurs et pourtant le plus souvent avec. Si l’on se dit qu’on écrit d’entre les morts, au-delà de la mort, on écrit de la même façon mais on ne le sait pas pareil. C’est un sens de l’inscription.

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On écrit aussi sur les réseaux. On s’amuse, on s’informe, on informe, on cherche parfois à convaincre. On se donne plus ou moins de pudeur. On s’épanche, on s’agace et on agace, on se tait et on observe. On lit beaucoup. On se présente.
Empirique, sans méthode sociologique mais en tâchant d’observer avec un minimum d’analyse, il paraît difficile de ne pas s’effrayer devant les mouvements massifs d’affects et ce qu’ils induisent de bêtise et, corollaires, de jugements et de décisions. Ils sont devenus d’autant plus aisés à observer avec la violence et le nihilisme des temps. Et sous prétexte d’informer à son tour, on succombe à tel ou tel événement digne d’être mis en avant. « Je sais ce qui est important. » On tâche de briser les fluxs qui nous oppressent immédiatement, pris dans d’autres fluxs dont il est difficile de se faire le critique.
Scruter, toujours scruter.
Mais faut-il s’empêcher de noter, de relever ? De diffuser ? Faut-il laisser la place ? Faut-il décréter qu’il n’y a rien de bon dans cet espace-là, essentialiser la connerie qui s’y déploie ? Les réseaux constituent un espace rêvé aux procès d’intention, qui guettent chacun pas moins que l’autre. On peut y nourrir tout type de sentiment de l’altérité.
On y inscrit, beaucoup.

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Intéressé depuis plusieurs années par l’histoire de l’Afrique du Sud, j’ai de lectures en lectures fini par ouvrir les Nouvelles africaines de Doris Lessing. Choc absolu. Enthousiasme partagé par Julie. Acquisition du réputé chef-d’œuvre, Le Carnet d’or. Autre choc.
Lessing parle de politique, d’écriture, de féminisme, expérimente tout en atteignant le niveau le plus élevé que je connnaisse de frénésie de lecture : dégommer le livre tout en s’arrêtant à la fin d’un paragraphe sur trois, surstimulé, prêt à remâcher ce que l’on vient, avec elle, de dé-couvrir. Oui, la tête dans Derrida, des guillemets incongrus risquent de faire leur apparition.
Ça ne m’avait pas fait ça depuis, mettons, Léon Tolstoï, Arno Schmidt, Roberto Bolano. Rien que ça.

dimanche 20 mars 2016

Du tourisme sonore et de l'écologie – Berlin

Une ville peut s’ouvrir par le son, ce n’est pas une surprise. Il existe des textes importants qui présentent ce qui se conçoit à ce sujet, , et , de façon générale. Il faudrait aussi fureter chez Benjamin. Aller à Berlin appelle la pensée de la ville, ce n’est pas qu’on puisse envisager ou non de s’y investir, il n’y a pas de choix : sous les yeux, dans les oreilles, des images et des durées fortes questionnent toutes l’être-dans-une-ville, le jeu entre histoire – avec un « h » de taille quelconque –, quotidienneté et événement, sans doute.

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Il y a quelques années, en visitant le Mont Saint-Michel, j’avais été frappé par le flot de touristes et l’impossibilité de s’en abstraire pas tant visuellement que sur le plan sonore. Il y avait autour de moi une foule de paroles, d’interjections, de rires qui tout en signalant les vies, en rendant le lieu bruissant, faisait dériver ma propre contemplation, l’accélérant, la ralentissant, l’altérant donc. À titre personnel, j’aurais sans doute préféré le calme d’abord pour ma concentration, ensuite en écho à la supposée vie méditative des moines, laissant toute la place au ressac lointain et au vent habillé de cris d’oiseaux. Mais au plus fort de son rayonnement, le Mont accueillait des foules de pèlerins dans un commerce florissant et qu’on n’imagine guère moins bruyant. Et l’envisageant, suite à mon agacement premier, je me sentis cuistre de regretter une virginité sonore fantasmée et à l’arrière-fond aristocratique. Le reste de la visite fut détendu, le jovial JJ jouant même quelques notes de trompette sur une terrasse de l’abbaye.

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À la Brandenburger Tor comme en tout espace touristique désormais, les visiteurs selfisent, brandissant plus ou moins de sticks. Mais tous ils figurent sur la photo, tous ils y sont, sur la scène et donc en scène, œil et sourire adressé à un public. Le poids du symbole de ce lieu ne parvient plus à rendre la prise de vue timide et que ce soit les résultats qu’on imagine bien ou mes propres clichés, cadrés sur les touristes plutôt que sur le monument, rien ne parvient complètement à en rendre compte. Pour saisir l’évolution de la façon dont on prend une photo dans un tel endroit, il faut écouter : l’énergie déployée est consacrée à appeler, à motiver puis à rire si l’ambiance est bonne. Éloigné par la focale d’un objectif, on parle plus fort.
Il y avait des murs, des morts, il y a des rires, d’autant plus de rires que l’image devient autre, a d’autres fonctions. Mais à l’endroit lui-même, on entend la civilisation du selfie plutôt qu’on ne la voit. Et dans les espaces où elle n’apparaît pas, ne se déploie pas, le son désature l’oreille, les durées des événements, libérées de la brièveté de la communication par interjection, s’allongent.

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Après la Brandenburger Tor, nous pénétrons le mémorial commémorant l’extermination des Tziganes par les nazis. Silence des rares présents dans un espace clos, en arrière-fond le drone urbain, circulation lointaine, des oiseaux et une musique diffusée par haut-parleurs qui prend le temps de se déployer. Avant la Brandenburger Tor, c’est le mémorial de la Shoah et un autre choc, les cris nombreux, les conversations sans retenue, les courses, les rires, les jeux entre les stèles. Le monument, voulu ouvert et sans contrainte, est plus que tout autre un indice malheureux de nos jours par ce qui s’y agite. Je m’efforce et me concentre pour capter un groupe paisible de jeunes assis en périphérie, le résultat est une photo paisible. Pourtant, si j’avais voulu rendre compte de la réalité de mon expérience à cet endroit, de ce qui m’a tenu en haleine, un enregistrement sonore tel que celui que j’ai pensé à faire à la porte quelques minutes plus tard eut été plus riche, plus frappant sans doute.

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Le tourisme sonore existe, des curieux – trop nombreux – vont écouter le brame du cerf, des visites avec micros se font dans les villes. Je rêve que des gens, en découvrant le vacarme de l’agitation et de la consommation puis en le pointant, saisissent et fassent saisir l’urgence écologique d’une façon renouvelée, moins théorique, basée sur la perception. La marée noire qui imprime si fort les rétines est quotidienne, pour peu qu’on se donne la peine de l’écouter.

mercredi 9 mars 2016

De l'art de manifester

C’était aujourd’hui ma première manifestation à Brest. C’était la première fois, depuis que j’y habite, qu’un rassemblement avait lieu un jour de présence, un jour qui ne me trouvait pas en train de jouer ou de voyager.
Je ne saurais dire si celle d’aujourd’hui, première protestation traditionnelle contre le projet de loi visant à démonter le code du travail, fera avancer quoi que ce soit. Depuis que le gouvernement a décidé qu’une pétition de plus d’un million de signataires n’est pas représentative, sinon du fait que les pétitionnaires comprennent mal les choses, je ne crois pas que le folklore habituel d’une manifestation de gauche ait quelque impact. J’espère me tromper. Mais on ne peut non plus laisser l’espace public inoccupé, alors je suis descendu à pied vers la place de la Liberté, un joli nom, ajouter une présence silencieuse et brève en attendant Julie.
Emmanuel Macron est quelqu’un d’indubitablement brillant, aux capacités intellectuelles manifestes, épris de culture. Son problème, qui en fait le champion du gouvernement, c’est qu’il n’a jamais subi l’étreinte de la violence économique. L’économie constitue pour lui une discipline intellectuelle, un défi. Ce n’est pas le moyen, le support, l’analyse de sa survie physique – se payer un toit, remplir son frigo, se déplacer. Il n’est pas conscient que la flexibilité n’est pas un plaisir ni un atout face à un banquier ou une facture, puisque la sienne est toujours passée par beaucoup trop de zéros sur ses feuilles de paie et ses indemnités. On ne voit pas trop comment l’empêcher de s’étouffer avec son hubris d’apprenti-sorcier, de sauveur d’une économie qu’il faudrait, en réalité, faire l’effort de repenser pour la remettre au service de la société et non l’inverse – cf. les nombreux travaux sur le développement à sens unique de la théorie économique dans l’université. Le libéralisme, inepte conceptuellement, est appliqué depuis suffisamment de temps par une foule de gouvernements pour qu’on sache qu’il ne fonctionne pas, qu’il ne protège pas l’humain. Le modèle de l’entreprise, tant vanté pour son efficacité alors qu’il faudrait plutôt le lire comme celui du capitalisme bureaucratique, va-t-il tenir jusqu’à sa dissolution dans une uberisation complète, avec les charges sociales incombant aux non-employés ?

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J’avais ça en tête en arrivant place de la Liberté. Je suis descendu depuis la rue Jaurès, accueilli par un camion et des bannières CGT, d’autres bannières FO. Fuite. Depuis que j’ai habité à Marseille, FO c’est l’allergie, la CGT ça n’a jamais été ma came. SUD à leurs côtés, à l’arrière-boutique  moins rance parce qu’ils sont plus récents mais voilà, le club des professionnels de la contestation et de son folklore est bien là. Des types ânonnent des discours après « Gimme Shelter » et je pense aux hordes de gamins que j’ai croisé en venant, des gamins qui vaquent à leurs occupations avec les coupes de cheveux bizarres, les looks complet H&M ou Zara ou tout autre qui conviendra, qui trouvent étranges, drôles ou ridicules ces gens qui se rassemblent pour réclamer des choses que, de toute évidence, on ne leur donnera pas. Je leur en veux de me donner l’impression d’être blasés, à tous ces gamins que j’ai croisé, je leur en veux d’autant que c’est ma tentation aussi, que c’est ce qui me guette quand je vois encore plein de petits drapeaux, plein de slogans et des gens qui à la stupidité du gouvernement opposent une certaine balourdise, un certain nombre d’attendus.
Par habitude, je contourne l’ensemble pour me rapprocher des anars mais pas trop près non plus parce qu’eux aussi ont leurs drapeaux, eux aussi ont leurs bannières et leurs slogans, eux aussi ont leurs uniformes rouges et noirs. C’est pas facile d’être anarchiste, ça prend de l’énergie de ne pas s’énerver pour des vétilles pareilles. Faut-il se ranger auprès de types déguisés ? Faut-il à son tour succomber au romantisme contestataire, à la fascination pour l’engagement physique et le coup de poing contre les méchants ? J’ai beau savoir que c’est en se rassemblant qu’on peut porter une idée, la simplification corollaire me désespère toujours.
Je reste un quart d’heure, il y a moins de monde que ce que j’espérais, j’enregistre quelques sons pour le principe, Julie arrive et on s’en va, solidaires de tout notre cœur mais peu convaincus par l’efficacité du présent spectacle, tout en espérant nous tromper. Il faudra continuer à observer et réfléchir, continuer à émettre des voix et proposer des analyses, briser le flux à conneries, rejeter le faux et le mortifère.

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À la suite de l’élection de Sarkozy en 2007, quelques amis se lancèrent dans une opération « Artistes contre Sarkozy ». L’essentiel de leurs actions tint dans un avatar MySpace et de l’agit-prop, s’allonger place de Jaude, ce genre. C’était désespéré, un peu triste et un vecteur fort à disputes, puisque eux faisaient quelque chose. Ils nourrissaient surtout par leurs tentatives l’imaginaire des quelques électeurs de droite qui, en croisant leur route, reconnaissaient tout ce qui les agaçaient chez les artistes-bobo-de-gauche. On s’est brouillé, depuis, avec la plupart. Je crois qu’ils étaient contents quand Hollande a été élu. Je pense que, comme moi, ils ont très peur maintenant.

Je crois qu'on est du même côté, comme je suis du même côté que chaque personne qui s'élève contre cette loi et contre l'ensemble de ce que ce gouvernement (dé)construit. Mais la simplification, dans quelque sens que ce soit, je n'y arrive pas.

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vendredi 26 février 2016

Tout le tremblement – il nous faudrait Thomas Bernhard

Sur les semaines se sont étalées des teintes inégales dont je m’espérais gardé. À prendre les grandes décisions, à opérer les grands changements on s’imagine établir sans peine le durable, le meilleur, mais chaque instant propose cadre et circonstances avec lesquels il faut tout de même faire et rechercher l’énergie de continuer ce en quoi l’on croit.
La maison à Brest est un défi car elle est là, pleine de promesses, mais ce qui se dérobe de son accueil en raison des travaux nécessaires peut griser certains jours. Tout est à faire, en même temps, et le satisfecit de la course à pied est le premier à sauter entre le travail, la musique, la méditation, le jardin et l’écriture. Cette dernière, si elle a évité ce journal, diffuse toujours dans les carnets et s’épanche aussi par des paroles de chanson pour Matthieu, des projets plus amples, plus longs qui m’ont accaparé et que Julie ne trouve pas trop mauvais.
Derrière, l’ombre du marathon s’est installée, rendue inamicale et que j’ai résolu de dédramatiser en m’en déliant, en lui substituant un semi à la même date, que j’ai dans les jambes – puisque couru plusieurs fois à l’entrainement – et qui lui ne pâtit pas d’un scepticisme largement intériorisé. Il sera temps pour le marathon à condition que sa préparation soit source de plaisir et non contrainte de ma course, comme elle l’est devenue.

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Tout autour, les rencontres de l’ancien et du nouveau, les retrouvailles avec d’anciens camarades, avec les souvenirs en vidant la cave familiale. On est facilement tenté par la nostalgie, revivre sa propre vie en s’y réinventant plus ou moins. Peu sûr de ce que ce tentant cocon peut amener, j’ai rejoint mon frère dans l’idée de vivre nos vies présentes. Et si les réunions d’anciens combattants, amenées par mes passages à Clermont, baignent dans de douces effluves, elles valent en ce qu’elles sont des parenthèses. Ensemble, nous refaisons, nous vivons et le sentiment qui en découle est d’appétit pour le maintenant.

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Au-dehors mais tellement baveuse qu’elle s’insinue jusqu’à la nausée dans nos cœurs, l’insulte étonnante à l’intelligence, le cynisme fondamental du gouvernement socialiste et de ses appuis. Ce qui hérisse, c’est qu’ils sont censés être des alliés objectifs des forces de gauche, donc des forces de progrès, de liberté, d’égalité et de fraternité. Et qu’à force de passion du pouvoir, de passion de la puissance d’agir, de passion du moi, ils parviennent à se convaincre de la légitimité de la destruction permanente par la nullité de leur pensée comme de leurs actes. Hollande indexant son avenir politique à la courbe du chômage devient un exact miroir du précédent Sarkozy indexant le sien à celle de la délinquance. On connaît désormais les dégâts profonds à court, moyen et long terme de ses méthodes iniques. Hollande se jette dans la même course, oriente les chiffres exhibés avec le même toupet, achève de démolir le parti socialiste tout en s’appuyant sur une génération arrivée avec lui au pouvoir et qui, si elle ne se désolidarise pas vite de sa politique, va entraîner pour des décennies la gauche dans la médiocrité.
Qui appuie Hollande appuie la catastrophe de Calais, une politique de camps, de frontières, d’enfermement, une politique grotesque et néfaste, une politique de l’état d’urgence, une politique du 49-3, une politique qui augmente le temps de travail au lieu de le partager, une politique haineuse, une politique méprisante qui flatte les banques, s’enorgueillit de cerveaux mais pas de convictions, une politique qui se la raconte, une politique qui me fait assez chier pour que je m’emporte, une politique sans culture et sans connaissances, une politique sans grammaire et donc sans savoir, une politique qui ne travaille pas sauf à elle-même, c’est-à-dire à la destruction, une politique qui nourrit consciencieusement les épouvantails qu’elle agite pour nous faire peur, une politique de la peur donc et de l’agitation, une politique qui se gargarise. Qu’y a-t-il de plus ridicule et de plus sinistre qu’une politique qui se gargarise ? Rien que le mot, se « gargariser », est très laid, très importun, très détestable. J’ai beaucoup de peine de façon générale à ne pas détester qui se gargarise, à le laisser dans son coin se gargariser. Le parti socialiste se gargarise tellement ces jours-ci qu’il va finir par s’étouffer.

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Comme souligné par Magic qui lui a aussi consacré sa une, Julia Holter a réussi l’exploit de figurer en couverture de Wire et de voir son disque distingué comme album de l’année par Mojo, soit le grand écart absolu par une immense artiste qui hante mes oreilles depuis les premiers mois marseillais, Ekstasis et cette chanson.
Et ce clip absolu.


mardi 12 janvier 2016

De David Bowie – 2


Concert à la Maison des Sports, Clermont-Ferrand : 19 juin 1997.
Concert « des cinquante ans » au Madison Square Garden, New York : 9 janvier 1997, diffusion dans la foulée sur Canal +.
À côté, The Rise and Fall…, sans doute reçu en cadeau à noël 1996, ou 1995 mais j’en doute.
Avant, un nom qui revient comme un mantra dans la chose qui nous intéresse de plus en plus mon frère et moi. Le hasard et l’un des premiers Rock&Folk qu’il a achetés nous ont donné Lou Reed d’abord, que nous explorons passionnément du Velvet à The Blue Mask et Set the Twilight Reeling avec une prédilection personnelle pour Berlin, écouté en boucle dans le bus des obligations scolaires. L’outrance, déjà, ne fait plus peur, elle est distinction mariée à l’élégance. On suppose dans les interstices des légendes une vie incroyable et pourtant du même os que la nôtre, la fameuse lutte contre l’ennui.
Bowie existe comme un mystère sans porte d’entrée, difficile à relier avec les quelques tubes rescapés des années quatre-vingt et l’apparition lors de l’hommage à Freddie Mercury filmé à Wembley, première VHS cruciale. Après celle-ci, il y a eu Nirvana, Metallica, Black Sabbath. Aucun d’eux ne suffit à faire une vie, aucun d’eux n’existe sans costume. Leur exotisme n’est remplacé par celui des putes et des drogues de Reed que parce que ce dernier s’adresse au creux de l’oreille plutôt que d’hurler au lointain, nous lâche les basques avec un Cthulhu que même en rêve on est certain de ne jamais approcher. Un premier indice de génie, dépecer les bas-fonds réels ou fantasmés de leur extériorité, nous les donner.

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Une image suffit lors d’un de ces documentaires télévisés d’avant Internet, sources essentielles d’images et de sons, quelques secondes d’un Bowie théâtral au possible, chantant un crâne en main, petit Hamlet, sur fond de guitare inscrites hurlantes dans mon cerveau. L’image la plus excitante de mes quinze ans, l’image fondatrice : « il existe ».

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Ziggy Stardust, donc, chef-d’œuvre officiel et obligatoire, personnage légendaire. L’album d’abord me déçoit : je ne retrouve pas les guitares hurlantes de l’image fondatrice mais des chansons qui débutent et s’achèvent de façon étrange, des guitares acoustiques, du piano qui fait même penser à Elton John, des violons, trop de choses que nourri par la rugosité d’un certain metal et Lou Reed, je trouve molles voire jolies. Ça ne dure pas. La voix.
Comme chez Reed sur ses bons disques, chaque mot chanté s’aligne sur une fréquence intime, le plus souvent inconnue, qu’elle fait vibrer avec une constance et une justesse qui me ravissent autant qu’elles m’épuisent. Bowie en chantant Ziggy m’interpelle à chaque mot, ne me délaisse pas une seconde, me donne à découvrir en moi une foule de possibles. Par dessus, les chansons et leur art narratif, leur déploiement à chaque fois inattendu glissent de la déception à l’admiration la plus complète. Comment fait-il ? Tout me semble étranger et pourtant tout me parle avec force. C’est comme dire qu’une œuvre donne un monde, sauf que Bowie en donne des quantités, dans et entre les chansons, avec minutie.
Peu à peu les différents éléments forment un ensemble adoré de chansons, d’arrangements, d’interprétations et de sons.

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Earthling sort en février 1997. Bowie présente deux chansons en live à Nulle Part Ailleurs, nous achetons le disque que nous fréquentons déjà quand Canal + diffuse le concert enregistré au Madison Square Garden pour ses cinquante ans.
C’est l’année de la grande accélération puisque je connais et estime tous les invités de la célébration – Frank Black, Lou Reed, Sonic Youth, Billy Corgan. Robert Smith m’indiffère encore, les Foo Fighters ne servent déjà à rien. L’esthétique devient un centre. Autour, l’électronique par un album révéré, épuisé d’écoutes, prêté et jamais retrouvé, expérimental et pop. Bowie écoute de la drum’n’bass, en use dans des chansons qui me plaisent, c’est donc qu’une musique vit aussi dans ce qui jusqu’alors m’exécrait, la machine.
Nous prenons langue entre camarades de classe, nous arrivons avec un rien d’exigence au même stade au même moment, l’importance de Bowie et de ce qu’il y a autour, nous nous répartissons sans préméditation l’achat des albums, avant de nous les échanger pour en faire des cassettes. Et je me souviens ainsi de la première écoute de Hunky Dory, du canapé, de l’heure et de mon état à la fin du disque.
Pianotage. Première basse, premiers groupes et l’ennui : impatient, je voudrais que tout soit aussi génial que ce que j’écoute mais ni Stuart Staples, ni Will Oldham ne fréquentent mon bahut. On se comporte, on fait comme on peut, on enregistrera même sans avoir encore la constance.

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Sur ce terrain lycéen fertile survient l’annonce d’une tournée : Bowie vient jouer à Clermont-Ferrand. Hors auditions de mon école de musique, je n’ai jamais vu de concert. On se précipite sur les places, ignorant qu’elles seront loin de toutes se vendre. Il n’y a pas d’air du temps à l’indifférence.
Nous sommes une petite bande accompagnée de mon frère, prudemment réfugiée dans les gradins, effrayée encore par le principe de fosse. Du son est diffusé avant le show, j’ai lu quelque part que Bowie était méticuleux y compris à ce sujet et attentif, je prends une claque. La musique électronique, instrumentale, au volume surprenant, magique, parvient presque à stopper nos échanges frénétiques.
Il arrive, petit, joue beaucoup de morceaux que je ne connais pas, beaucoup que je connais, il joue beaucoup de saxophone. Tout devient immense, la lumière, le son, sa voix, ce qui semblait normal et neutre comme la batterie et les amplis devient autre, vecteurs animés. C’est un premier concert et c’est David Bowie qui étire ses chansons, qui chante « Quicksand », qui chante pour tout le monde et pour chacun. Nous sommes debout les enthousiastes du gradin et jurerons convaincus que son signe et son « yeah » enthousiaste pendant « All the Young Dudes » était pour nous, ce signe que j’ai reconnu hier soir en visionnant le concert final de Ziggy à l’Hammersmith Odeon et qui m’a plus ému que le reste, ce soin de la connivence.

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Le reste comme tout le monde, l’exploration, le goût et l’usage, des moments, ainsi le jour où en écoutant pour la trentième fois « Station to Station » j’ai enfin reçu estomaqué le morceau. Des bamboches suspendues en s’extasiant devant tel ou tel tour à sa manière, un « Starman », un « Always Crashing in the Same Car ». La suite ne vaut vraiment que pour soi, je la laisse.

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Puis « Blackstar », d’abord la chanson et son clip usés avec parcimonie, tellement géniaux que je ne voulais pas les éteindre dans la compression numérique du son streamé. « Lazarus », commentaire intriguant, moins susceptible d’épate par sa durée mais à la même séduction. L’album, acheté en CD à sa sortie, écouté religieusement la musique détachée d’images et de nouveau ces mille mondes dans la voix, cette interprétation déployée dans, encore, de nouvelles façons. Il m’a mis à genoux une nouvelle fois, la composition, l’arrangement, l’interprétation, le son. Puis il est mort.
C’est tellement parfait en soi que je ne peux rien regretter.

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David Bowie, Maison des Sports de Clermont-Ferrand, 19 juin 1997

Outside
I'm Deranged
Dead Man Walking
The Man Who Sold the World
Strangers When We Meet
The Last Thing You Should Do
V-2 Schneider
I'm Afraid of Americans
White Light/White Heat (The Velvet Underground cover)
The Motel
Battle for Britain (The Letter)
Seven Years in Tibet
Pallas Athena
Fashion
Fame
Under Pressure (Queen cover)
Stay
Telling Lies
Looking for Satellites
O Superman (Laurie Anderson cover)
The Jean Genie
Queen Bitch
All the Young Dudes
Hallo Spaceboy
Scary Monsters (And Super Creeps)
Little Wonder

lundi 11 janvier 2016

De David Bowie – 1


David Bowie est mort. Il n’y a pas de besoin de reprendre l’adjectif usuel accolé à cette nouvelle, « terrible », « c’est une terrible nouvelle » ou « Terrible nouvelle » avec la majuscule et sans le déterminant. Mes yeux s’attardent sur ce jeu des usages et des idiomes médiatiques pour ne pas regarder ce qui les appelle, la mort réelle de Bowie. Et comme pour Lou Reed, une ultime fois son éclaireur, un trépas qui en premier sentiment me semble logique a posteriori, au point de prendre la chose avec philosophie s’avère par la masse des hommages sur les réseaux, des hommages non attendus, non forcés, spontanés, touchants. Dans un deuxième mouvement, la tristesse.
Mais comment ressentir d’abord la perte au décès de quelqu’un qui a tant donné ? Comment ne pas envisager que tout ce qu’il a donné, ses disques et le reste, sont et demeurent donnés ? Et que cette générosité ne s’annule pas à l’instant où cesse sa vie, puisque Bowie a de façon irrémédiable et pour le meilleur rendu plus belles et plus vivantes les existences d’innombrables auditeurs ?
Il s’est joué comme rarement quelque chose d’intime dans son appropriation par des générations successives de fans, qui de surcroît pouvaient à chaque fois mener une archéologie de l’œuvre du chanteur, remontant jusqu’aux premières gemmes, jusqu’au « Space Oddity » séminal – ce qui précéda n’était que de l’incubation. Présenté comme maître des masques, il suscite pourtant les hommages émus, sans doute parce que lui-même était sincère avec ses incarnations au point de s’y perdre régulièrement, parce que dans son « deviens ce que tu es » martelé se tenait cachée une qualité libératrice sans équivalent dans la portée comme dans l’élégance.
David Bowie est mort et on se console comme on peut. David Bowie est mort et on sent remonter les moments, on perçoit comment il a su être un compagnon précieux, un tableau dont on n’aperçut d’abord que quelques figures isolées qui pourtant nous absorbèrent sans retour. The Rise and Fall… lors d’un Noël, Earthling et le concert à la maison des sports de Clermont-Ferrand dans la foulée alors que déjà étaient passés par là le concert des cinquante ans au Madison Square Garden, VHS usée jusqu’à la trame car il y avait tant de gens qui comptaient dessus, les disque échangés pour copie en cassette, nous entrions au lycée, Hunky Dory et l’éternité de sa première écoute. Plus loin, Low puis “Heroes”, cassette et CD reçu au Noël suivant. Le reste suivit par phases, complétant, investiguant les mondes indiqués.
Car David Bowie était aussi un passeur, offrant à qui voulait les clés de ses royaumes et de ses obsessions, jamais pédant, toujours enthousiaste : il faisait table rase avant que la lassitude puisse poindre – sauf durant les funestes années quatre-vingt et sur ses albums plus faibles de fin de cycle – Diamond Dogs, Lodger, Reality etc. Il développa jusqu’au climax Low / “Heroes” une orientation expressionniste, une musique aux tournures à la fois amicales et exigeantes servie par un charisme aussi unique que la décision de sa dernière œuvre, son ultime Blackstar dévoilé quatre jours avant sa mort.
On se souvient avec netteté du moment où l’on apprend certains décès, parce que les moments vécus avec les personnes disparues sont nombreux, signent des avants et des après, donnent le devenir. David Bowie fait, pour une quantité incroyable de gens, partie de ces personnes.

dimanche 10 janvier 2016

Du souffle sous les tempêtes


Tandis que le travail foncier se poursuit sous les intempéries – sorties d’une heure les matins, plus longues de loin en loin jusqu’à la paire d’heure –, nous nous trempons l’âme à la magnifique piscine du Relecq-Keruon. Un sentiment de forme physique réelle fait son retour après les fêtes, leurs lieux et leurs itinéraires pas tous évidents.
Dehors, les soubresauts de tempête avec lesquels il faut pactiser en acceptant une vie moins extérieure que la marseillaise. La contemplation, de fait, se tourne vers l’intérieur plus facilement et plutôt que de fuir le flux des émotions par l’agitation physique et sociale, je tâche de le laisser s’écouler dans son coin légitime, le couvant de l’œil sans trop le laisser m’absorber. La course à pied demeure une méditation en mouvement, une phénoménologie sportive. Simplement, soumise à des conditions climatiques particulières, elle s’abandonne moins à des sons et des images mêlés de vent et de pluie et plus au souffle, aux efforts. J’imagine qu’il s’agit là d’une phase de ma longue adaptation.

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Parfois, sans fréquence élevée, je me pose la question de ma capacité à courir un marathon au printemps, supposant le scepticisme et sa légitimité chez la plupart des gens que je côtoie. Mais ce sentiment ou point de vue, chez le prochain comme chez moi, n’est pas moins légitime que ma volonté d’accomplir ce qui est devenu un élément structurant et hygiénique. L’un et l’autre mouvement est normal. Mais il me semble que c’est en restant équilibré, ni trop pris de doute, ni dans l’excès de confiance dans ce qui n’existe pas encore, donc pas trop engagé ni dans l’un ni dans l’autre que je conserverai la plus grande efficacité.
Une certitude, après six mois sans cigarette – à trois près –, j’ai retrouvé du souffle pour le saxophone, du souffle pour courir, du souffle pour nager enfin une brasse propre, ce dont j’étais incapable à Marseille.

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En m’efforçant d’espérer des événements moins atterrants que ceux de l’année écoulée, je peuple l’oreille par deux expressionnistes cousins, Bowie avec son immense Blackstar et Julia Holter dont le Loud City Song n’en finit pas d’émerveiller nos murs.
Deleuze, « créer c’est résister », tout ça.
Les textes s’accumulent, s’empilent, s’emboîtent pour certains formant un autre texte, plus long, rétif, qui comme les autres ne se laisse pas dresser et donc me plaît, infusé de ce qui a pu se passer ici et se passe maintenant aussi en lui. Dans les marges, des dessins et dans l'air, rythmes, mélodies, nappes.
Des trames et des lignes.
Des chemins.